Les forêts, un Commun à protéger : les dérives des mécanismes REDD+

29 mai 2020

Jacques Loyat

On estime qu’environ 12 à 15% des émissions annuelles anthropiques sont liées à la déforestation et à la dégradation des forêts. La lutte contre la déforestation constitue donc un enjeu majeur pour stabiliser le climat. C’est partant de ce principe qu’en 2005 a été mise sur la table des négociations la création d’un nouveau mécanisme de Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts (REDD).

Le mécanisme REDD est une décision politique visant à inclure les forêts dans le processus de lutte contre le changement climatique. Son objectif est de donner de la valeur à la forêt sur pied, en générant des crédits carbone pour chaque tonne d’équivalent carbone de forêt préservée. REDD devient REDD+ en 2007 en accompagnant la réduction de la déforestation par une gestion durable des forêts. Ces crédits sont vendus sur les marchés du carbone et sont achetés par les pays et entreprises émetteurs pour compenser leurs émissions de CO2.

Nous proposons ici de revenir sur l’importance des forêts, leur rôle en tant que puits de carbone, la déforestation dans le monde et ses conséquences, la critique des mécanismes REDD+ pour s’attaquer aux causes profondes de la déforestation, et en conclusion, le besoin de revoir les questions de gouvernance de façon à concilier agriculture et forêts.

Pourquoi les forêts sont-elles importantes ?

Les forêts couvrent 30,6% de la superficie des terres émergées (4000 millions d’ha de forêts). La perte nette de 3,3 millions d’ha de forêts par an est une source majeure d’émissions de CO2. La grande majorité des forêts du monde sont des forêts naturelles. La part des forêts plantées est en augmentation : 4% en 1990, 7% en 2015[1].

Les forêts fournissent des services environnementaux importants et des opportunités économiques irremplaçables : puits de dioxyde de carbone ; habitats pour la conservation de la biodiversité ; prestataires de services environnementaux (protection de l’eau et des sols, stockage de carbone, services culturels, spirituels, écosystémiques) ; fourniture de produits ligneux et non ligneux.

A cet égard, les forêts sont vitales pour l’agriculture durable et la sécurité alimentaire. Les forêts et les arbres sur les exploitations agricoles aident à lutter contre les changements climatiques. Les écosystèmes forestiers recyclent le carbone et jouent à ce titre un rôle écologique majeur dans l’équilibre planétaire. Tout au long de leur vie, grâce au mécanisme biologique de la photosynthèse, les arbres puisent le gaz carbonique présent dans l’atmosphère. Ils l’emmagasinent dans leurs troncs, leurs branches, leurs racines et leurs feuilles et libèrent ensuite de l’oxygène dans l’air. C’est ce qu’on appelle la photosynthèse, un phénomène qui nous permet à la fois de respirer et de diminuer la concentration de CO2 dans l’atmosphère.

Le carbone dans les forêts se trouve non seulement dans la biomasse vivante (plantes, feuilles, troncs, racines), mais aussi dans la biomasse morte au sol (litière, chicots etc.) et dans le sol. Le stock de carbone conservé par la matière vivante de la forêt s’élève à 8 milliards de tonnes d’équivalent CO2, ce qui fait de la forêt le 2° plus grand puits de carbone de la planète, juste derrière les océans.

Les produits issus du bois stockent aussi du carbone. Chaque mètre cube de bois utilisé pour l’énergie offre, selon l’ONF[2], le double avantage d’économiser des émissions de carbone fossiles, tout en permettant à la forêt de se renouveler et donc de stocker à nouveau du carbone. Le bois une fois coupé continue en effet de séquestrer du carbone. Le CO2 piégé pendant la croissance de l’arbre reste stocké pendant toute la durée d’utilisation des produits fabriqués à partir du bois. Une durée qui peut s’étendre sur plusieurs centaines d’années.

Les pertes de forêts, quelle réalité ?

L’organisation Global Forest Watch, sous l’égide du World Resources Institute, a analysé la déforestation dans différentes régions. En 2002, le Brésil et l’Indonésie représentaient ensemble 71% de la perte de forêts tropicales primaires. En 2018, ils sont responsables de 46%, suivis de près par des pays tels que la Colombie et la République démocratique du Congo[3].

Le bassin amazonien abrite quelque 20 millions d’habitants. Parmi eux se trouvent des tribus vivant en isolement volontaire par rapport au reste du monde. En plus de leur fournir de la nourriture et des abris, les arbres de ces régions sont importants pour le monde entier, car ils stockent le dioxyde de carbone et jouent un rôle clé dans la régulation du changement climatique mondial[4].

Là où les forêts tropicales sont préservées, elles continuent à jouer leur rôle de puits de carbone. C’est notamment le cas des forêts au centre des bassins d’Amazonie et du Congo. Au total, la biomasse aérienne des forêts tropicales stocke environ 2,97 milliards de tonnes de carbone par an. Mais les pertes de carbone, en lien avec la déforestation et le dépérissement lié au réchauffement climatique, annulent presque intégralement cet effet positif[5].

Les pertes globales de biomasse aérienne des forêts tropicales sont ainsi estimées à 2,86 milliards de tonnes de carbone par an. Le bilan carbone de la biomasse aérienne des forêts tropicales s’établit à un stockage de 110 millions de tonnes de carbone par an sur la période 2010-2017. Il compense ainsi seulement environ 1 % des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine.

Les vecteurs de déforestation imputables à la France et à l’UE

L’Union européenne importe chaque année 17 millions de tonnes de protéines brutes végétales (soja, légumes secs, tournesol…) parmi lesquelles 13 Mt sont à base de soja et représentent l’équivalent de 30 millions de tonnes de graines de soja[6]. L’UE est le 2° importateur mondial derrière la Chine (environ 100 Mt par an). Au total, 87% de ce soja importé sert à nourrir les animaux. Et l’essentiel est OGM venant des Etats-Unis, du Brésil et de l’Argentine, paradoxe alors que l’UE interdit la culture des OGM sur son sol (sauf dérogations pour un type de maïs qui n’est pas une protéine).

L’autosuffisance protéique est de 35%, taux qui est de 55% en France. En Europe, ce taux varie selon la graine : 79% pour le colza, 42% pour le tournesol et seulement 5% pour le soja (selon un rapport de la Commission du 22 novembre 2018).

La culture intensive du soja dont le Brésil est aujourd’hui le premier exportateur mondial contribue très fortement à la déforestation.

L’alternative à l’usage du soja, comme source protéique pour les animaux, serait le développement de plantes protéiques comme la luzerne ou le pois, à travers en particulier des systèmes favorables à la diversification des cultures tels que l’agroécologie. Cela passe notamment par les prairies mixtes de graminées et de légumineuses, ainsi que par les cultures de légumineuses herbagères (par ex ; le trèfle) incluses dans les rotations culturales.

Émissions, déforestation et spéculation : le mécanisme REDD+

Conçu pour aider les pays du Sud à diminuer leurs émissions liées à la déforestation, le mécanisme REDD+ n’a jamais vraiment rempli son rôle, et a donné lieu à des pratiques douteuses[7].

La déforestation représente 10 à 15 % des émissions annuelles de gaz à effet de serre liées à l’activité humaine et se concentre dans les zones tropicales. Résultat de l’extension des surfaces cultivées, elle est due à parts presque égales à l’agrobusiness et aux petits producteurs. Pour contrer ce phénomène, les États parties aux négociations climatiques internationales ont créé le mécanisme REDD+ dans les pays en développement. L’idée était de verser une compensation à ces pays pour le « coût d’opportunité » (le manque à gagner) résultant du renoncement à abattre des forêts. Le financement du dispositif devait reposer sur des permis d’émissions que les pays du Sud ayant réduit leur déforestation auraient vendu aux pays du Nord. La négociation n’a cependant jamais pu trancher ce point, plusieurs États comme la Bolivie s’opposant à ce qu’ils perçoivent comme une tentative de marchandisation de la nature.

Pour les organisations GRAIN et World Rainforest Movement[8], le développement de cultures commerciales comme le soja, la canne à sucre, le palmier à huile, le maïs, le colza et l’élevage pour la production de viande sont les principaux contributeurs aux émissions de gaz à effet de serre provenant du secteur de l’agriculture. Ils représentent entre 70 et 90 % de la déforestation mondiale. D’autres émissions sont générées par les pratiques agricoles industrielles qui s’appuient sur les produits chimiques (engrais azotés), les grosses machines fonctionnant avec des moteurs diesel, et les exploitations d’élevage industriel hautement concentrées qui génèrent de grandes quantités de déchets produisant du méthane.

En 2014, le World Rainforest Movement (WRM) a compilé les données de rapports sur 24 initiatives REDD + existantes.  Le document « REDD : une collection de conflits, de contradictions et de mensonges » a révélé que dans la plupart des cas, les informations reçues par les communautés paysannes à propos des projets REDD+ étaient tendancieuses ou incomplètes. Beaucoup de promesses ont été faites par les promoteurs de projets sur les avantages et les emplois dont bénéficieraient les communautés si elles acceptaient l’activité REDD+ proposée.

À la suite de ces promesses, cependant, les villageois ont principalement été harcelés, ont perdu l’accès à la terre et se sont vus reprocher d’être responsables de la déforestation et à l’origine des changements climatiques.

Presque toutes les activités du mécanisme REDD+ limitent l’utilisation de la forêt en termes de culture itinérante, de cueillette et d’autres activités de subsistance. La chasse, la pêche, le pâturage ou l’abattage de quelques arbres pour construire des maisons ou des canoës sont également souvent limités et les restrictions sont appliquées par les porteurs du projet REDD+, souvent avec le soutien de gardes armés. Dans le même temps, des activités qui contribuent à une déforestation à grande échelle, comme l’exploitation forestière industrielle, l’expansion du palmier à huile, du soja ou des plantations forestières, les méga-projets d’infrastructures, l’exploitation minière, les grands barrages hydroélectriques – et surtout, l’agriculture industrielle qui se développe dans la forêt – peuvent se poursuivre sans contraintes.

Dans quelques rares cas les communautés ont été informées que le « produit » de ces projets REDD+, les crédits de carbone, serait vendu aux pollueurs des pays industrialisés. Il a rarement été révélé que les acheteurs de ces crédits carbone figuraient parmi les plus grandes entreprises du monde, dont les activités reposent sur l’extraction des combustibles fossiles et la destruction des territoires des peuples autochtones et des communautés forestières. En effet, dans la grande majorité de ces projets REDD+, l’agriculture paysanne a été désignée comme la cause de la déforestation, tandis que les principaux facteurs de la déforestation – l’extraction du pétrole, le charbon, les mines, les infrastructures, les grands barrages, l’exploitation industrielle et le commerce international des produits agricoles – ont été ignorés[9].

La marchandisation de la nature

Les dispositifs en tant qu’instruments de marché, tels que REDD+, ont ainsi été mis en place visant à une « marchandisation » de la nature, c’est-à-dire à faire rentrer la nature en économie. On serait alors rentré dans une nouvelle phase du capitalisme fondée sur une « économie verte »[10].

L’économie verte est définie par le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) comme une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale, tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie des ressources. Le « capitalisme vert » serait à l’œuvre depuis une vingtaine d’années et tendrait à se développer, en particulier : agro-carburant, marché du carbone, brevet du vivant, privatisation des communs naturels, financiarisation des ressources naturelles[11]. La nature n’est plus seulement un stock de ressources épuisables, mais aussi un flux de services écosystémiques. Le nouveau modèle de l’économie verte entend mesurer la valeur monétaire des services rendus par les écosystèmes de la planète (principe du « paiement pour service écologique »). Les fonctions que fournit la nature permettent de faire émerger un prix à la nature. Une fois ce prix attribué, les services écosystémiques deviennent échangeables sur un marché. On assiste alors à une marchandisation de la biodiversité.

Considérer les forêts comme des ressources communes

Si l’on veut sortir de ce paradigme de la marchandisation de la nature, faisant de la croissance l’objectif ultime de nos sociétés, il faut défendre la réappropriation des communs.

On peut définir les communs comme :

  • un système social en vue de la gestion responsable à long terme des ressources, qui préserve les valeurs partagées et l’identité d’une communauté ;
  • un système auto organisé par lequel des communautés gèrent leurs ressources (épuisables ou renouvelables) de manière indépendante de l’État et du marché, ou dans une dépendance minimale vis-à-vis d’eux ;
  • la richesse dont nous héritons ou que nous créons ensemble et que nous devons transmettre, intacte ou augmentée, à nos enfants. Notre richesse collective inclut les dons de la nature, les infrastructures civiques, les œuvres et traditions culturelles, le savoir ;
  • un secteur de l’économie (et de la vie !) qui crée de la valeur de manière souvent considérée comme allant de soi – mais qui est souvent compromise par le marché.

Si l’on prend l’exemple de la forêt amazonienne, les arbres des régions concernées sont importants non seulement pour les tribus qui y vivent mais aussi pour le monde entier car ils stockent le dioxyde de carbone et jouent un rôle clé dans la régulation du changement climatique mondial.

Du point de vue de la gouvernance, il faut faire reconnaitre dans les traités internationaux la notion de bien commun pour l’humanité et mettre en place des règles de gestion de ces communs.

Et pourquoi ne pas mettre cette question au programme du « Green Deal » de la Commission européenne ?


[1] Selon la FAO, Forêts et changement climatique, 2016

[2] Site de l’ONF : ww1.onf.fr >gestion_durable

[3] https://www.co2logic.com/fr/nouvelles/la-déforestation-mondiale-efface-une-superficie-de-la-taille-de-la-belgique

[4] Déforestation : les pertes d’arbres tropicaux et de forêts primaires persistent à des niveaux élevés… Stéphanie Schmidt, Planète et Environnement, 29 avril 2019

[5] Article de Matthieu Combes du 15 août 2019

[6] Alimentation Générale, 27-08-2019

[7] Alain Karsenty, Socioéconomiste au Cirad, Alternatives Internationales, Hors-série, n°017, Novembre 2015

[8] Alerte REDD ! Comment les projets REDD+ fragilisent l’agriculture paysanne et les solutions réelles au changement climatique :

[9] Reprise de l’étude de GRAIN et World Rainforest Movement. Op. cit.

[10] Catherine Aubertin, Denis Couvet, Fabrice Flipo, Une « marchandisation de la nature » ? De l’intégration de la nature en économie. Revue du Mauss permanente, 9 février 2016

[11] Selon : Geneviève Azam, Maxime Combes, Christophe Bonneuil, La nature n’a pas de prix. Les méprises de l’économie verte. Editions Les Liens qui libèrent, 2012

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :