Leçons provisoires de l’épidémie de Covid-19 pour les populations agricoles des pays du Sud et la sécurité alimentaire et nutritionnelle mondiale

Laurent Levard
11/10/2020

Depuis le début de l’expansion mondiale de la pandémie du Covid-19 en mars 2020, de nombreuses organisations et personnalités ont cherché à identifier et à prévoir ses divers effets sur les systèmes agricoles et alimentaires, et à en tirer des leçons pour le futur. Des forums virtuels ont été organisés sur le sujet tant au niveau de chaque pays qu’à un niveau plus global. Divers articles, tribunes et rapports ont été diffusés. On s’y intéresse notamment à la situation des populations vivant de l’agriculture (soit, rappelons-le, environ 40% de la population mondiale) et des autres activités des systèmes agricoles et alimentaires (transport, transformation et distribution de produits agricoles), ou à la sécurité alimentaire et nutritionnelle des différentes catégories sociales.    

Dans ce contexte, deux notes d’actualité du laboratoire Urgence transformation agricole et alimentaire (Utaa), rédigées par Barthélémy Chenaux et Romain Dureau, ont été diffusées, l’une sur les conséquences de court terme de la crise et les mesures à prendre face à l’urgence et la seconde sur les impacts de la crise sur notre système agricole[1]. En complément, une note de Dominique Paturel analyse le « dérapage social » qu’a représenté le passage de l’aide alimentaire à l’aide humanitaire dans le contexte de la crise[2]. Enfin, Adrien Trouvadis, s’appuyant sur l’expérience vécue au cours des mois de confinement, a proposé une note d’actualité sur le rôle de la GMS dans la transformation écologique des systèmes agricoles et alimentaires[3].

Cette note est complémentaire des précédentes et a pour objectif de traiter plus spécifiquement des effets et des leçons à tirer de la pandémie dans les pays du Sud et du point de vue de la sécurité alimentaire mondiale. Elle s’appuie pour partie sur différents articles, tribunes et rapports élaborés depuis le mois de mars. Il est important de mentionner que si certaines conséquences de la crise se sont déjà manifestées, la crise économique et sociale globale qui s’ouvre pourra aggraver ces effets et de nouveaux effets ne manqueront pas de se manifester. Il est donc nécessaire à la fois de tirer des leçons de la crise telle qu’elle s’est manifestée au cours des derniers mois mais également de réaliser un effort de prospective afin de pouvoir anticiper les conséquences de la crise globale.

Nombreux sont les auteurs à mentionner à quel point la crise met en évidence les fragilités, injustices et impasses préexistantes du système agricole et alimentaire et qu’elle tend même à les accentuer. Les messages d’alerte et les dénonciations avaient été nombreuses tout au long des dernières années, de la part notamment de certains syndicats, organisations populaires, forces politiques, ONG, intellectuels, etc. Bien souvent, elles avaient été ignorées par nombre de gouvernements, d’organisations internationales, de médias et plus généralement par les promoteurs du néo-libéralisme et de la mondialisation financière. La logique d’expansion et de maximisation des taux de profit des entreprises multinationales –logique encouragée par un certain nombre de politiques publiques et par les accords commerciaux-, a généré la croissance d’une agriculture industrielle, la mondialisation des systèmes alimentaires, la surexploitation de la force de travail paysanne et salariée dans divers pays, un chômage de masse du fait de l’expulsion de fait d’une partie de la population paysanne de l’activité agricole, ainsi que la contamination, la fragilisation et la destruction d’écosystèmes et une menace majeure en matière de changement climatique et d’effondrement de la biodiversité. 

Aujourd’hui, la crise sanitaire et la crise économique et sociale qui en découle révèlent encore davantage :

  • les impasses de l’agriculture productiviste et industrielle. Ainsi, IPES Food souligne que« l’agriculture industrielle [a entraîné] la destruction des habitats et [généré] les conditions propices à l’émergence et à la propagation des virus. Au nom de « l’efficacité », le commerce mondial a ouvert la voie à des systèmes agricoles de plus en plus uniformes et a supprimé les coupe-feux de la biodiversité »[4].
  • la fragilité des systèmes alimentaires mondialisés et notamment des chaînes d’approvisionnement alimentaire. Celles-ci sont devenus plus vulnérables à l’interruption des échanges internationaux ou à la volatilité des prix mondiaux ;
  • l’existence d’inégalités sociales, et notamment, comme le rappelle IPES Food « de centaines de millions de personnes vivant en permanence en proie à la famine, à la malnutrition et à l’extrême pauvreté ». Ces personnes sont extrêmement vulnérables et les inégalités tendent à se renforcer dans la mesure où les catégories sociales les plus précaires sont souvent les plus touchées par la crise.

La justification idéologique de ces évolutions est qu’elles permettent un accroissement de l’offre de biens alimentaires au plus bas prix et qu’elles répondent à un objectif d’efficience globale au nom de la théorie des avantages comparatifs. Olivier de Schutter, la crise montre à quel point cet objectif d’efficience globale se heurte à un objectif de résilience[5]. En réalité, le concept même d’efficience globale doit être questionné, car on ne peut parler d’efficience quand l’accroissement de la production de biens et de service et la diminution de leur prix de revient se réalisent au dépens des conditions sociales des populations (paysans et salariés des filières mondialisées et des filières locales soumises à la concurrence de celles-ci) et de la destruction des écosystèmes et des ressources non renouvelables.

En matière de sécurité alimentaire et nutritionnelle, le Comité pour la Sécurité Alimentaire (CSA), organisme des Nations-Unies en charge de ces questions, souligne que la crise a des conséquences négatives à la fois sur :

  • les disponibilités alimentaires (avec notamment les difficultés de certaines agricultures en matière d’approvisionnement en intrants ou d’accès à de la main d’œuvre salariée temporaire),
  • l’accessibilité à la nourriture (liée notamment à la perturbation des circuits de distribution ou à des pertes d’emplois et de revenus),
  • la qualité de l’alimentation (les personnes touchées par la crise tendant à s’orienter vers des produits moins chers, à plus longue durée de conservation et pré-emballés, alors que les fruits et légumes deviennent parfois moins disponibles et plus chers).

La crise tend par ailleurs à accroître l’instabilité de ces divers paramètres.

Le réseau FIAN International souligne que « les groupes déjà marginalisés et discriminés en raison de leur statut socio-économique, de leur localisation rurale ou urbaine, de leur sexe, de leur âge, de leur appartenance ethnique, entre autres facteurs, courent un risque particulièrement élevé de perdre leur accès à une alimentation adéquate et de connaître des niveaux plus élevés d’insécurité alimentaire – et auront généralement plus de difficultés à exercer leur souveraineté alimentaire »[6].

Le Système d’information sur les marchés agricoles (AMIS) souligne que la récession mondiale pourrait menacer la capacité des pays importateurs à s’approvisionner en aliments et entrainer une baisse des revenus des ménages, avec des répercussions négatives en matière de sécurité alimentaire[7].

Une question centrale est de savoir si la crise renforcera le modèle agricole et alimentaire dominant ou bien s’il permettra une bifurcation vers un modèle garantissant les droits fondamentaux des paysan.ne.s[8], le droit de toutes et de tous à une alimentation de qualité[9], la préservation des écosystèmes et de la biodiversité et compatible avec la lutte contre le changement climatique. IPES Food constate que « la crise a permis d’entrevoir de nouveaux systèmes alimentaires, plus résilients, alors que les communautés se rassemblent pour combler les lacunes des systèmes alimentaires et que les autorités publiques adoptent des mesures extraordinaires pour garantir la production et l’approvisionnement de nourriture »[10]. En toute logique, la crise devrait constituer une opportunité de bifurcation. En effet, comme le mentionne FIAN International, beaucoup des facteurs qui aggravent les effets de la crise sont étroitement liés à plusieurs des causes de la faim et de la malnutrition, et notamment les inégalités sociales[11]. Il est frappant de constater comme certains éléments du discours dominant faisant l’apologie du libre-échange et de la main invisible du marché ont subitement, et du moins temporairement, été balayés par la réalité. Les concepts de « souveraineté », de « protection des marchés » et de « planification » qui condamnaient ceux qui les utilisaient à être taxés de nationalistes ou de communistes par les apôtres de l’idéologie dominante, semblent du jour au lendemain devenir des évidences.

Cependant, certaines mesures politiques immédiates destinées à prévenir et lutter contre la crise sanitaire peuvent affecter directement les secteurs et les populations les plus vulnérables. C’est le cas notamment de l’interruption ou du ralentissement d’échanges transfrontaliers, de la fermeture de marchés paysans et de la fragilisation de certains circuits courts, ou encore de l’interruption de programmes d’alimentation scolaire du fait de la fermeture des écoles, alors que ces programmes jouent souvent un rôle important pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle des populations les plus précaires. La crise économique et sociale peut par ailleurs encourager les gouvernements à privilégier l’importation de produits alimentaires à bas coûts, renforçant la concurrence qu’ils exercent vis-à-vis des produits issus des secteurs productifs nationaux (agriculture et industrie) et compromettant la capacité de ces secteurs à se développer et à générer de l’emploi, la capacité des personnes dépendant de ces secteurs à faire face à la crise, et in fine l’indépendance et la sécurité alimentaire des pays concernés. C’est ainsi que certaines mesures destinées à atténuer les effets de la crise pourraient, à terme, renforcer les facteurs structurels de la fragilité et de la vulnérabilité des systèmes alimentaires. De plus, l’affaiblissement ou la faillite de certains secteurs de l’économie populaire et des petites et moyennes entreprises peut favoriser le renforcement de la présence et le pouvoir des entreprises multinationales, que ce soit au niveau de la production, de la transformation, du transport ou de la distribution de produits agricoles et alimentaires. En matière de politiques, les politiques favorables à ces acteurs peuvent se trouver renforcées. Rappelons-nous que la crise alimentaire de 2007-08 avait bien souvent été instrumentalisée par les multinationales pour vanter les bienfaits de la grande agriculture productiviste. Comme le souligne IPES Food, « les moments de crises ont toujours été exploités par des acteurs puissants pour aller encore plus loin dans des approches non durables et maintenir le status quo sous prétexte de répondre à la crise »[12].

La question des leçons qui seront tirées de la crise sont d’autant plus importantes que, comme le mentionne IPES Food, les faiblesses systémiques mises en évidence par la crise seront aggravées par le changement climatique au cours des prochaines années[13].

D’une façon générale, il faut s’attendre à de nouvelles crises, que leur origine immédiate soit climatique ou sanitaire. Nombre de pays vont certainement chercher à moins dépendre de leurs approvisionnements sur le marché mondial, à avoir des politiques plus protectionnistes, mais aussi à limiter leurs exportations alimentaires en cas de crise, comme on l’a vu avec certains pays asiatiques sur le riz au cours des derniers mois. Dans ce contexte, comme le souligne la plate-forme africaine Selina Wamucii, les pays devraient « sérieusement mesurer le risque de dépendre d’autres pays pour leur alimentation » [14]. Cette plate-forme ajoute que ces changements politiques pourraient avoir des conséquences négatives pour les pays africains qui exportent des matières premières agricoles non transformées vers l’Union européennes ou d’autres marchés. 

Il est ainsi essentiel d’agir à différents niveaux pour que la crise actuelle soit bien une opportunité de bifurcation vers de nouveaux systèmes agricoles et alimentaires. Comme le mentionne IPES Food, « cette transformation pourrait apporter d’immenses avantages pour la santé humaine et planétaire en ralentissant la destruction des habitats qui favorise la propagation des maladies ; en réduisant la vulnérabilité à de futurs chocs d’approvisionnement et aux prochaines perturbations des échanges commerciaux ; en rapprochant les consommateurs de la production, et en dissipant les peurs qui entraînent des achats de panique ; en donnant à tous la possibilité de disposer d’aliments frais, nutritifs et abordables, ce qui permettrait de réduire les problèmes de santé liés à l’alimentation qui rendent les personnes plus sensibles aux maladies ; et en assurant des salaires justes et des conditions de travail sûres aux ouvriers agricoles et agroalimentaires, ce qui réduirait leur vulnérabilité aux chocs économiques et leur risque de contracter et de propager des maladies »[15]. En complément d’actions à mener au niveau interne en France et en Europe, notamment en matière de relocalisation des productions et de bifurcation écologique, il est nécessaire, en matière de politique internationale, d’être en cohérence avec cette approche. Ceci implique notamment de renoncer aux traités de libre-échange, et en premier lieu l’accord avec le Mercosur dont la phase de ratification devrait débuter en octobre[16]. Ceci implique également de veiller à ce que les politiques européennes, notamment la PAC, ne viennent contrecarrer les efforts des pays en développement pour développer leurs productions nationales[17]. Il est à ce propos particulièrement choquant que l’Union européenne finance des activités de promotion d’exportations laitières européennes qui entrent en concurrence directe avec les productions locales ouest-africaines. Il est également nécessaire que l’action de coopération internationale de la France soutienne résolument la bifurcation écologique des systèmes agricoles et alimentaires et le renforcement des systèmes alimentaires territoriaux dans les pays avec lesquels elle coopère, sans céder aux pressions des lobbies agricoles et industriels français qui cherchent à y conquérir de nouveaux marchés et à y étendre leur pouvoir économique. Il est enfin indispensable que la France s’engage pour remettre à l’ordre du jour de l’agenda international la question de la régulation des marchés au service de la sécurité alimentaire mondiale, sur la base notamment de la gestion de stocks régulateurs[18]. Les prochaines conférences des Conventions des Nations unies sur le changement climatique et sur biodiversité fin 2020 constitueront également des échéances importantes pour faire valoir une bifurcation des systèmes agricoles et alimentaires au nom d’impératifs écologiques et climatiques et défendre la légitimité des politiques visant à relocaliser les productions agricoles, en opposition avec la doxa libérale encore dominante.

Ce document est publié sous licence Creative Commons Attribution 3.0 France, qui autorise le partage et l’adaptation du contenu sous réserve de citer les auteurs.
Pour citer ce document : Laurent Levard, UTAA, Leçons provisoires de l’épidémie de Covid 19 pour les populations agricoles des pays du Sud et la sécurité alimentaire mondiale, octobre 2020, https://utaa.fr/2020/10/11/lecons-provisoires-de-lepidemie-de-covid-19-pour-les-populations-agricoles-des-pays-du-sud-et-la-securite-alimentaire-et-nutritionnelle-mondiale.
Crédit photo : skeeze de Pixabay.


[1] Voir https://utaa.fr/2020/05/11/covid-19-dans-lurgence-garantir-lapprovisionnement-alimentaire/ et https://utaa.fr/2020/06/22/covid-19-analyser-les-fragilites-de-notre-systeme-alimentaire/

[2] Voir https://utaa.fr/2020/05/18/de-laide-alimentaire-a-laide-humanitaire-recit-dun-derapage-social/

[3] Voir https://utaa.fr/2020/07/21/la-transformation-agroecologique-des-systemes-alimentaires-quel-avenir-pour-les-gms/

[4] Le COVID-19 et la crise dans les systèmes alimentaires : Symptômes, causes et solutions potentiellesCommuniqué d’IPES-Food, avril 2020.

[5] Cette crise est vraiment notre dernière chance, entretien avec Olivier de Schutter, Alter Echos, 15 avril 2020.

[6] Rapport de suivi sur le droit à l’alimentation et à la nutrition pendant la COVID-19, Fian international, juin 2020.

[7] Article paru dans Market Monitor, avril 2020.

[8] L’Assemblée Générale des Nations-Unies a adopté le 17 décembre 2018 une déclaration sur les droits des paysan.ne.s et autres personnes travaillant dans les zones rurales, après 17 ans de mobilisation de divers acteurs en faveur d’une telle reconnaissance.

[9] Le droit à l’alimentation est un droit humain reconnu par le droit international qui protège le droit de chaque être humain à se nourrir dans la dignité, que ce soit en produisant lui-même son alimentation ou en l’achetant. Voir lien.  

[10] Le COVID-19 et la crise dans les systèmes alimentaires : Symptômes, causes et solutions potentielles, op. cit.

[11] Rapport de suivi sur le droit à l’alimentation et à la nutrition pendant la COVID-19, op. cit.

[12] Le COVID-19 et la crise dans les systèmes alimentaires : Symptômes, causes et solutions potentielles, op. cit.

[13] Le COVID-19 et la crise dans les systèmes alimentaires : Symptômes, causes et solutions potentielles, op. cit.

[14] Impact of Coronavirus (COVID 19) on Africa’s Agriculture What the Coronavirus (COVID–19) Means for African Family Farmers and Fishermen, Selina Wamucii, avril 2020

[15] Le COVID-19 et la crise dans les systèmes alimentaires : Symptômes, causes et solutions potentielles, op. cit.

[16] Voir les dernières nouvelles et analyse de l’accord UE-Mercosur sur le blog de Maxime Combes. Voir également une analyse de l’accord de Laurent Levard sur le site UTAA.

[17] Voir au sujet de la PAC : PAC : Quelle cohérence avec le développement des agricultures familiales du Sud , Laurent Levard et Irene Martin Garcia, rapport de Coordination Sud, 2019.

[18] Voir à ce sujet l’article de Frédéric Courleux,Ces lieux communs des débats agricoles à l’épreuve du Covid-19, Revue Paysans & Société, mai-juin 2020.

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